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Je vous sauverai tous, Emilie Frèche

Emilie Frèche - Je vous sauverai tous.Parce qu’elle est sans aucune nouvelle d’Eléa, sa fille de 17 ans embrigadée par Daesh et partie en Syrie il y a maintenant six mois, Laurence commence à tenir un journal. Ecrire l’empêche de céder entièrement à la douleur qui la ronge chaque jour davantage, à la colère de n’avoir rien vu venir, et de n’avoir pas su comprendre que tout allait basculer. De trop nombreuses questions sans réponse la hantent : comment Eléa va-t-elle ? Où vit-elle ? Et avec qui ? Comment Eléa, qui avait la tête sur les épaules et des envies par centaines, a-t-elle pu manquer de discernement au point de renoncer à tout et surtout à sa liberté ? Laurence interpelle sa fille et lui raconte, jour après jour, sa tristesse et sa participation à des groupes de déradicalisation, sa lutte pour éveiller les consciences, tenter d’empêcher le départ d’autres adolescents.

Pour tenter aussi de contrer l’absence de sa fille, ne pas la perdre tout à fait. A ses mots répondent ceux du journal intime d’Eléa, écrits un an auparavant. On découvre peu à peu comment pour cette jeune fille la frontière qui sépare influence et conviction a été franchie. Comment aux rêves d’avenir, aux premiers émois amoureux, aux amitiés sereines, se sont substitués la manipulation, la soumission, l’extrémisme.

Je vous sauverai tous est paradoxal dans la mesure où il est à la fois prenant et, au départ, limite banal tellement la radicalisation de Eléa se fait de manière pernicieuse et insidieuse. Les extraits du carnet Moleskine dans lesquels la jeune femme commence par raconter un quotidien si semblable à celui des autres filles de son âge s’intercalent avec ceux de sa mère et de son père. Et peu à peu, la toile de l’embrigadement se tisse autour, non seulement d’Eléa, mais de tous ses proches.

J’ai été admirative de sa mère, de sa volonté d’être utile, de sa manière de se reprendre et de chercher des solutions, de ne jamais se laisser abattre par le sentiment d’impuissance qu’on peut ressentir face aux réponses données par les autorités. J’ai apprécié l’idée du programme mis en place par Kamel qui vise à rééduquer religieusement dans la tolérance et pas l’interprétation littérale les jeunes revenus de Syrie.

Un élément m’ayant m’interpellée est la comparaison qui revient souvent avec la dépendance. Je pense (c’est mon avis personnel) que l’arme la plus puissante dont on peut disposer envers quelqu’un est sa peur. A partir de cela, la manipulation est facile à installer. Dans les cas d’Eléa et Solenn (c’est encore plus frappant pour cette dernière puisqu’on la voit revenir dans le monde réel), il est évident que c’est là-dessus que les recruteurs ont joué, et je pense qu’à cet âge charnière de la pré adolescence ou adolescence la peur, notamment de la mort, est prégnante. Il est fréquemment fait allusion au Diable et je sais de par mon expérience personnelle à quel point ce type de discours peut influencer une jeune personne. Ajoutez à cela un esprit de solidarité et l’illusion d’appartenir à une famille qui nous comprend, et les jeunes en pleine construction sont extrêmement susceptibles de basculer. Je simplifie bien entendu à l’extrême et suis consciente que certaines personnes dans ces conditions ne basculeront pas et que d’autres basculent sans doute pour d’autres raisons. C’est néanmoins ces raisons-ci qui m’ont le plus sauté aux yeux dans les cas d’Eléa et Solenn.

Le roman parle également beaucoup de culpabilité et je me rends compte qu’au final énormément de personnes s’en veulent de ce qui est arrivé à Eléa alors qu’elles ne sont en rien responsables. Je pense que ce livre peut également être intéressant pour les personnes dans cette situation.

Ce roman m’a donné les larmes aux yeux, et je ne veux pas trop en parler car je pense qu’il est important de découvrir ce pan de l’histoire en lisant le roman, mais c’est le cas du père d’Eléa qui m’a le plus émue. Ça, et l’allusion récurrente au fait de « sauver ». Eléa veut sauver les siens de l’enfer en partant en Syrie, sa mère veut la sauver elle…

Le fait d’avoir 3 points de vue, de suivre l’histoire par différents narrateurs, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, est extrêmement puissant. Je pense que ce livre éduque sans avoir une visée pédagogique à la base, il éclaire plutôt. A faire lire à tous.

(Petite précision importante selon moi : le livre est une œuvre de fiction, pas un témoignage. J’avoue que j’ai regretté ne pas avoir d’informations sur la démarche de l’auteur à la fin du livre car je me doute qu’elle a dû beaucoup se documenter.)

Mon ressenti : 8,5/10

Je vous sauverai tous, Emilie Frèche, Hachette romans (15,90€)

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